Michel Eyquem de Montaigne,

     Michel Eyquem de Montaigne, dit Montaigne, 1533 - 1592, est un écrivain humaniste.

     Montaigne exerça d’abord la charge de magistrat avant de se retirer, à 37 ans, dans son château pour se consacrer à la lecture et à la réflexion sur le monde, les hommes et lui-même. Fidèle au roi de France, il fut, à son service, un diplomate de premier ordre, dans les temps difficiles des guerres de religion.

     Souffrant de calculs rénaux, il voyagea dans les villes d’eaux d’Europe de 1580 à 1581. En 1581, venant de Rome, il traversa la France pour se rendre à Bordeaux et occuper la fonction de maire de 1581 à 1585. Il a décrit son périple dans son Journal de voyage.

     Les Essais, écrits de 1572 jusqu’à sa mort, sont l’œuvre majeure de Montaigne. Il y traite de sujets divers, sans ordre apparent : médecine, lectures, affaires domestiques, chevaux, maladie…auxquels il mêle des réflexions sur sa propre vie et sur l'Homme. Montaigne cherche la vérité de la condition humaine, à travers l'observation de ce qu'elle a de plus quotidien, de plus banal — chez lui comme chez les autres.

« Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » Essais 3 - 2

Journal de voyage

 Lyon, deux postes, trois lieues. La ville me plut beaucoup à la voir.

 

Le vendredi j’achetai de Joseph de la Sone trois courtauds neufs par billot, deux cents écus; et le jour avant j’avais acheté de Malezieu un cheval de pas de cinquante écus, et un autre courtaud trente-trois.

 

Le samedi, jour de Saint-Martin, j’eus au matin grand mal d’estomac, et me tins au lit jusques après-midi où il me prit un flux de ventre; je ne dînai point et soupai fort peu.

 

Le dimanche 12 de novembre, le sieur Alberto Giachinotti, Florentin, qui me fit plusieurs autres courtoisies, me donna à dîner en sa maison, et m’offrit à prêter de l’argent, n’ayant eu connaissance de moi qu’alors.

 

Le mercredi 15 de novembre 1581, je partis de Lvon après dîner, et par un chemin montueux vins coucher à

 

La Bourdellière, cinq lieues, village il n’y a que deux maisons.

 

De là le jeudi matin nous fîmes un beau chemin plat, et sur le milieu de celui-ci près de Feurs, petite villette, passâmes à bateau la rivière de Loire, et nous rendîmes d’une traite à

 

L’Hôpital, huit lieues, petit bourg clos. De là, vendredi matin, suivîmes un chemin montueux, en temps âpre au milieu de neiges et d’un vent cruel contre lequel nous venions et nous rendîmes à

 

Thiers, six lieues; petite ville sur la rivière d’Allier, fort marchande, bien bâtie et peuplée. Ils font principalement trafic de papier et sont renommés en ouvrages de couteaux et cartes à jouer. Elle est également distante de Lyon, de Saint-Flour, de Moulins et du Puy.

 

Plus je m’approchais de chez moi, plus la longueur du chemin me semblait ennuyeuse. Et de vrai, au compte des journées, je n’avais été à mi-chemin de Rome à ma maison, qu’à Chambéry pour le plus. Cette ville est des terres de la maison de... appartenant à M. de Montpensier. J’y fus voir les cartes chez Palmier. Il y a autant d’ouvriers et de façon à cela qu’à une autre besogne. Les cartes ne se vendent qu’un sou les communes, et les fines deux carolus.

 

Samedi nous suivîmes la plaine de la Limagne grasse, et après avoir passé à bateau la Dore et puis l’Allier, vînmes coucher au

 

Pont-du-Chateau, quatre lieues. La peste a fort persécuté ce lieu-là; et en ouïs plusieurs histoires notables. La maison du seigneur, qui est le manoir paternel du vicomte de Canillac, fut brûlée ainsi qu’on la voulait purifier avec du feu. Ledit sieur envoya vers moi un de ses gens, avec plusieurs offres verbales, et me fit prier d’écrire à M. de Foix pour la recommanda­tion de son fils qu’il venait d’envoyer à Rome.

 

Le dimanche 19 de novembre, je vins dîner à

 

Clermont, deux lieues, et j’y arrêtai en faveur de mes jeunes chevaux.

 

Lundi 20, je partis au matin, et, sur le haut du Puy de Dôme, rendis une pierre assez grande, de forme large et plate, qui était au passage depuis le matin, et l’avais sentie le jour auparavant; et lorsqu’elle voulut choir en la vessie, je la sentis aussi un peu aux reins. Elle n’était ni molle ni dure.

 

Je passai à Pongibaud, où j’allai saluer en passant Mme de la Fayette et fus une demi-heure en sa salle. Cette maison n’a pas tant de beauté que de nom ; l’assiette en est laide plutôt qu’autre chose; le jardin petit, carré, où les allées sont relevées de bien 4 ou 5 pieds: les plates-bandes sont en un fond où il y a force fruitiers et peu d’herbes; les côtés des dites plates-bandes ainsi enfoncés, revêtus de pierre de taille. Il faisait tant de neige, et un temps si âpre de vent froid, qu’on ne voyait rien du pays.

 

Je vins coucher à

 

Pont-au-Mur, sept lieues, petit village. Monsieur et madame du Lude étaient à deux lieues de là.

 

Je vins lendemain coucher à

 

Pont-Charraud, petit village, six lieues. Ce chemin est garni de chétives hôtelleries jusqu’à Limoges, où toutefois il n’y a faute de vins passables. Il n’y passe que muletiers et messagers qui courent à Lyon. Ma tête n’était pas bien; et si les orages et vents froids et les pluies y nuisent, je lui en donnais son saoul en ces routes là où ils disent l’hiver être plus âpre qu’en aucun lieu de France.

 

Le mercredi 22 de novembre, de fort mauvais temps, je partis de là, et ayant passé le long de Felletin, petite ville qui semble être bien bâtie, située en un fond tout entouré de hauts coteaux, et qui était encore demi déserte pour la peste passée, je vins coucher à

 

Chatain, cinq lieues, petit méchant village. Je bus là du vin nouveau et non purifié, à faute de vin vieux

 

Le jeudi 23, ayant toujours ma tête en cet état, et le temps rude, je vins coucher à

 

Sauviat, cinq lieues, petit village qui est à monsieur de Lauzun.

 

De là je m’en vins coucher lendemain à

 

Limoges, six lieues, où j’arrêtai tout le samedi; et y achetai un mulet quatre-vingt-dix écus-sol; et payai pour charge de mulet depuis Lyon, cinq écus, ayant été trompé en cela de 4 livres; car toutes les autres charges ne coûtèrent que trois écus et deux tiers d’écu. De Limoges à Bordeaux, on paie un écu pour cent livres.

 

Le dimanche 26 de novembre, je partis après dîner de Limoges et vins coucher aux

 

Cars, cinq lieues, où il n’y avait que madame des Cars. Le lundi je vins coucher à

 

Thiviers, six lieues.

 

Le mardi coucher à

 

Périgueux, cinq lieues. Le mercredi coucher à

 

Mauriac, cinq lieues. Le jeudi, jour de Saint-André, dernier novembre, coucher à

 

Montaigne, sept lieues: d’où j’étais parti le 22 de juin 1580, pour aller à La Fère. Ainsi avait duré mon voyage 17 mois 8 jours.

 

 

 


Pour en savoir plus : liens vers un site réalisé par un membre du groupe, porteur du projet (Vollore-Montagne) :  Résumé du voyage de Montaigne en Italie



Citations de Montaigne ; deux sites parmi beaucoup d'autres :

Au fil de mes lectures

L'intern@ute